L’intelligence économique est une activité souvent citée dans les débats publics ; elle a été maintes fois évoquée dans le cadre des états généraux de l’industrie (EGI). La normalisation y contribue-t-elle ?
Pour mieux connaître ce qu’est l’intelligence économique et identifier les liens avec la normalisation, l’UNM a centré la réunion débat de son Assemblée Générale 2010 sur le thème "La normalisation, outil d’intelligence économique, au service des entreprises".
L’Intelligence économique, d’après le rapport MARTRE, est "l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution, en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques". Elle peut se résumer à une trilogie : veille, protection des informations et influence.
La normalisation contribue naturellement au processus d’intelligence économique, sous différentes formes que quatre intervenants ont illustré.
Thierry LANGE, adjoint du Délégué Interministériel à
l’Intelligence Economique, rappelle que l’Intelligence Economique (IE) se
décline en 3 composantes interdépendantes : acquisition d’information,
protection des actifs matériels et immatériels et mise en place de processus
d’influence et de connaissance dans un but pratique. Elle s’applique à tous les
secteurs économiques et entre aussi évidemment dans les missions de l’Etat.
L’IE est une démarche devenue incontournable du fait de l’ouverture des marchés, d’un essor sans précédent des flux internationaux de capitaux, de personnes et de services, d’un impact fort des technologies de l’information et de l’émergence de nouveaux entrants et usages.
Face à ces nouveaux défis, l’Etat, à son plus haut niveau, a souhaité impulser une politique nationale d’IE, allant jusqu’à l’accompagnement des entreprises dans leurs efforts de développement à l’international. Un Délégué Interministériel à l’IE a été nommé (Mr Olivier BUQUEN) ; il est chargé, entre autres, d’élaborer une politique d’IE, de collecter, synthétiser et diffuser des informations stratégiques sur les évolutions économiques d’intérêt majeur pour l’Etat et pour les entreprises, d’identifier des secteurs économiques porteurs d’intérêts nationaux stratégiques, de développer l’influence de la France dans les institutions internationales à caractère économique et enfin de coordonner des actions de formation et de sensibilisation à l’IE. Il rend compte auprès de la Présidence de la République. Il préside un groupe interministériel de l’IE, chargé de la mise en œuvre de la politique nationale d’IE , à l’élaboration de laquelle contribue un comité consultatif de l’IE, composé de dirigeants d’entreprises. Des dispositifs régionaux, avec des liens particuliers avec les pôles de compétitivité viennent compléter l’ensemble.
La sécurité économique, la compétitivité, la préservation des emplois, le soutien au développement des secteurs stratégiques et la promotion d’une culture d’IE à destination des entreprises françaises et des laboratoires de recherche publique constituent les premiers volets de la politique nationale d’IE. Une concertation entre la délégation à l’IE et le délégué interministériel aux normes a permis d’identifier des normes clés pour la compétitivité des entreprises françaises ; cette démarche se poursuivra dans le futur en l’ouvrant sur les différents secteurs.
Christine KERTESZ, responsable de projet Innovation,
Recherche et Enseignement à AFNOR Normalisation, a rappelé que la normalisation
est eu cœur de l’activité des organisations, auxquelles elle fournit des
opportunités de veille, protection et influence.. La normalisation contribue à
l’élaboration de langages communs ; en donnant confiance aux consommateurs
et aux prescripteurs, en facilitant l’interopérabilité et l’harmonisation des
pratiques des acteurs économiques, elle permet de développer les marchés.
En sécurisant les choix stratégiques d’une entreprise, elle renforce sa
compétitivité.
En participant aux travaux des commissions, les experts obtiennent des informations précieuses sur les intentions des compétiteurs, peuvent capitaliser sur les idées échangées, voire en imaginer de nouvelles, et se constituent un réseau de compétences.
L’innovation, "rencontre d’une idée et d’un marché", est un élément essentiel de la compétitivité des entreprises. La présence en normalisation, par la confrontation d’idées et l’ouverture vers les autres, favorise le processus d’innovation. Normalisation et innovation sont beaucoup plus complémentaires et compatibles qu’il n’y paraît dans une approche superficielle. La normalisation, par exemple dans les domaines des nouvelles technologies, quand elle est utilisée très en amont dans les processus d’innovation, contribue à procurer un avantage compétitif ; de nombreux exemples le prouvent (GSM, puces RFID, cartes à puces…).
La normalisation, en permettant d’organiser une veille
active, de sécuriser ses marchés et d’orienter les marchés de demain est
incontestablement un outil stratégique, véritable atout pour le développement
économique.
Françoise BOUSQUET, responsable de la chaire Normalisation au sein du mastère Intelligence économique de l’EISTI, illustre les évolutions du monde moderne, par les changements de définition de la normalisation dans les décrets s’y rapportant. En 1984, la normalisation fournissait des documents. En 2009, elle devient une activité d’intérêt général.
Les trois piliers de l’intelligence économique, la collecte, le lobby et l’influence, figurent parmi les caractéristiques principales de la normalisation. L’EISTI l’a bien compris : son mastère spécialisé en Intelligence Economique, dont l’objectif est d’apporter aux étudiants, une compétence conjuguée en IE et en informatique, comporte une chaire Normalisation. Son but est d’enseigner aux élèves les principes et les modes de fonctionnement de la normalisation, de les sensibiliser aux meilleures attitudes et comportements à adopter dans les instances normatives et d’apprécier les interactions fortes entre normalisation et IE.
L’exemple des décisions politiques de l’Espagne illustre très bien le bras de levier stratégique et économique qu’offre la normalisation. Le mauvais classement de l’Espagne au plan européen en matière d’innovation dans les entreprises a poussé son gouvernement à trouver des moyens pour inciter les entreprises à consacrer plus de ressources à l’innovation et ainsi les rendre plus compétitives et sécuriser emploi et croissance économique. Il a alors été décidé d’élaborer des normes sur le management de l’innovation, de créer une certification associée, puis de proposer aux entreprises conformes aux orientations ou exigences de ces normes, des mesures incitatives d’ordre fiscal. De plus, les normes développées ont été proposées au niveau européen CEN pour en faire un référentiel commun entre tous les pays membres de l’Union.
Une veille très superficielle, un réveil tardif et une mobilisation insuffisante des parties prenantes ont fait que l’offensive espagnole a été tardivement prise en compte en France. Il a fallu s’organiser dans l’urgence, user des techniques habituelles pour ralentir le processus, et ainsi permettre aux entreprises françaises de s’inscrire dans la démarche et avoir une capacité d’influence sur les travaux à mener.
Laurent COUVE, responsable du service Veille du CETIM, présente les actions de veille technologique et normative, contribuant à l’IE, que le CETIM conduit au service des entreprises de la mécanique. Le CETIM dispose d’une équipe dédiée de 11 personnes, très impliquée dans des réseaux de veille technologique (société savantes, réseau des CTI, instituts Carnot, associations techniques professionnelles…), dont la mission est centrée sur la collecte, l’analyse et la diffusion de l’information. Cette équipe utilise de nombreux outils de collecte (bases de données professionnelles sur internet, bibliothèques scientifiques, brevets,…), participe à de nombreuses manifestations scientifiques à travers le monde et coopère avec une cinquantaine d’experts du CETIM qui valident les informations recueillies et contribuent à la sécurisation du processus de veille.
De façon générale en matière de veille, le CETIM répond à quatre types de demandes :
disposer d’informations pertinentes sur des sujets techniques (un produit concurrent est-il breveté, connaître des caractéristiques techniques particulières de matériaux, connaître des équivalences entre matériaux…) ou relatives à des marchés (opportunité de se positionner dans une nouvelle filière, identification des fabricants de tel type de produit ou équipement…).
aider les entreprises dans leur démarche de veille, par des actions de sensibilisation, d’accompagnement collectif sur la mise en œuvre de service de veille dans l’entreprise.
éclairer une décision stratégique, permettre l’anticipation ; le CETIM s’appuie alors sur l’exercice de prospective technologique, intitulé "Technologies prioritaires 2015 en mécanique" conduit en partenariat avec la FIM et qui permet d’identifier les technologies qui émergent, celles qui risquent de se déployer très fortement sur les marchés, celles qui déclinent… et qui donne donc une vision technico-économique de l’évolution probable des besoins des entreprises.
surveiller l’évolution d’une technologie, d’un domaine, d’une profession ; le CETIM gère des actions de veille technologique pour une vingtaine de professions mécaniciennes et publie jusqu’à 300 notes de veille par an. Il a conclu un accord avec l’UNM pour répondre aux attentes des industriels en matière d’anticipation de l’évolution des normes et d’évaluation de leur impact sur la profession. L’UNM prépare trois fois par an un point d’avancement des normes inscrites au programme, en cours d’enquête ou publiées sur 33 domaines mécaniciens qu’elle couvre. Les notes qui en découlent sont mises à disposition des professions.
Laurent COUVE signale enfin, l’élaboration en cours – la publication est prévue au second trimestre 2010- d’une norme expérimentale (XP X 50-052) portant sur le management de l’intelligence stratégique, montrant que le sujet traité ce jour est bien pris en compte au sein du système français de normalisation.
Suite aux présentations, un débat nourri s’engage dans la salle. Les liens entre normalisation et innovation viennent d’être parfaitement illustrés. Toutefois, la normalisation figure "trop peu" dans les appels d’offres en matière de financement de projets de Recherche et Développement. Quelles actions pourraient être engagées ?
AFNOR a mis en place un forum innovation, instance d’échange entre les parties prenantes concernées, pilotant la diffusion des messages utiles auprès des institutions ou organismes concernés. AFNOR conduit depuis plusieurs années des actions de lobby auprès des institutions touchant à la Recherche. Par exemple, un accord de principe vient d’être donné par la Direction de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche) pour inclure l’utilisation de la normalisation dans la diffusion des innovations dans les appels à projet que l’ANR gère auprès de ses interlocuteurs habituels (pôles de compétitivité, laboratoires de recherche,…). Une action similaire est en cours auprès d’OSEO, qui gère les appels à projets du FUI (Fonds Unique Interministériel) ; cette action pourra, le cas échéant, être relayée par la Délégation Interministérielle à l’Intelligence Economique auprès de la DGCIS (Ministère de l’Industrie) et des autres ministères concernés.
Par ailleurs, l’AERES (Agence d’Evaluation de la Recherche et de l’Enseignement Supérieur) à la demande d’AFNOR, a accepté d’intégrer le critère "participation aux travaux de normalisation", dans l’évaluation de l’activité des chercheurs. Différents accords sont en cours entre l’Education Nationale et AFNOR, pour intégrer l’enseignement de la normalisation dans les programmes, et l’accès aux normes pour les enseignants et les élèves, à la fois pour les grandes écoles, mais aussi pour les élèves des BEP aux BTS.
Le lien étroit entre normalisation et innovation questionne plusieurs membres de l’Assemblée. Certains pensent que la protection et la diffusion de l’innovation relèvent plutôt de la propriété intellectuelle que de la normalisation. Il est répondu que Normalisation et Propriété Intellectuelle sont deux outils complémentaires. L’utilisation de l’un ou de l’autre dépend de la nature et de la maturité des marchés. GDF Suez explique ainsi que la diffusion de l’innovation peut être considérablement aidée par la normalisation en prenant l’exemple des compteurs de gaz intelligents : ces produits nouveaux ne seront acceptés sur le marché que s’ils sont interopérables et donc s’ils répondent à des normes ad’hoc.
La problématique des ressources humaines, et plus précisément de la mobilisation des experts dans les travaux de normalisation, voire pour la formation des jeunes générations, reste entière. Un benchmark récemment réalisé dans l’industrie pétrolière montre que nombre de participants aux instances de normalisation dans les pays occidentaux par rapport à la Chine s’élève à 1/100.
Il est vrai que l‘entreprise, en général, affecte ses ressources en fonction de ses axes stratégiques et que la qualité des actions conduites et des résultats obtenus n’est pas proportionnelle à la quantité des experts. Néanmoins, à relativement court terme, les pays occidentaux risquent fort de devoir revoir leur stratégie dans un sens plus défensif.
La formation des experts au mode de fonctionnement de la normalisation prend là encore toute son importance : un expert informé, maîtrisant les enjeux et la tactique, sera d’autant plus efficace. AFNOR met en place un réseau de formateurs pour intervenir dans les écoles et recherche, pour ce faire, d’anciens experts en normalisation, jeunes retraités, qui souhaiteraient s’impliquer dans ce type de démarche à l’image de la structure "TOTAL Professeurs associés" que le groupe pétrolier déploie actuellement. Une belle initiative à encourager et à dupliquer le plus largement possible…
En clôture de l’Assemblée Générale, le Président Rabourdin a remis le trophée de la normalisation en mécanique et caoutchouc à quatre personnalités s’étant illustrées dans les travaux des commissions de normalisation UNM.
De gauche à droite sur la photo :
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A nouveau, toutes nos félicitations à ces experts !
Pour plus d’informations, vous pouvez vous adresser à info@unm.fr
Toute la normalisation mécanique sur: http://www.unm.fr